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LA VIE, GRANDEUR ET DECADENCE par Françoise Lucca

24 Juin 2026 , Rédigé par verdon-info Publié dans #St André les Alpes -

LA VIE, GRANDEUR ET DECADENCE

ou avec moins de d’emphase : la Vie doit-elle, peut-elle, être un long fleuve tranquille ? par Françoise Lucca

"C’est sur ce thème difficile que s’est tenu lundi dernier à St André et malgré le plus bel orage qu’on ait vu depuis longtemps, un dernier atelier d’écriture avant les vacances d’été. Bravant foudre et grêlons, les participants se sont réunis pour se livrer à ce genre d’activité si méconnu. Car il s’agit bien d’un atelier mais on s’y amuse bien plus qu’on y travaille, même si on s’insurge parfois contre les contraintes -légères- imposées par l’animateur. Alternant concentration studieuse et grands éclats de rire, on partage ses improvisations débridées, sur les thèmes les plus variés.  Ce lundi, il ne s’agissait rien moins que prendre comme inspiratrices les vies exceptionnelles de trois femmes, de siècles et de milieux différents, toutes belles et intelligentes, aux prises avec des destins très différents."

 

La première est Louise Victorine Choquet (1813-1890). Elle est née à Paris, dans une famille d’origine picarde, modeste mais cultivée. Son père est libre-penseur, mais sa mère est conventionnelle et assez désagréable avec sa fille aînée qu’elle ne comprend pas. Louise passe une enfance austère et studieuse dans la campagne picarde puis en pension. Elle fait des séjours à Berlin qu’elle apprécie vivement et où elle rencontre Paul Ackermann, linguiste et ami de Proudhon. Le mariage est heureux mais court : Paul meurt de phtisie deux ans après, à 34 ans. Bouleversée par sa mort et la fin d’un amour qu’elle n’attendait pas, elle se retire à Nice où la douceur calme d’un petit domaine isolé qu’elle a acheté lui rend le goût d’écrire. Elle fait ensuite retour à la vie en voyageant et en tenant un salon coté à Paris ; elle est connue et admirée. Mais Louise surprend même ses amis -et les choque un peu- par son apparence qui se moque des modes et par la rudesse de ses jugements à l’emporte-pièce.  Sa curiosité dans tous les domaines, sa modernité, sa solitude et son indépendance arrivent trop tôt ; elles déconcertent ses contemporains. Quant aux milieux littéraires, si beaucoup d’auteurs et de critiques reconnaissent son talent, certains la critiquent avec une rare méchanceté pour son athéisme et son esprit « viril » et puissant, jugés inconvenants pour une femme. Elle meurt à Nice à 76 ans. 

Louise Victorine Choquet :  in memoriam.I.

Anna de Noailles : Le temps de vivre

Esther Granek : Ne te retourne pas

Louise Victorine Choquet, épouse Ackermann

In memoriam . I.

 

J’aime à changer de cieux, de climat, de lumière.
Oiseau d’une saison, je fuis avec l’été,
Et mon vol inconstant va du rivage austère
Au rivage enchanté.

Mais qu’à jamais le vent bien loin du bord m’emporte
Où j’ai dans d’autres temps suivi des pas chéris,
Et qu’aujourd’hui déjà ma félicité morte
Jonche de ses débris !

Combien ce lieu m’a plu ! non pas que j’eusse encore
Vu le ciel y briller sous un soleil pâli ;
L’amour qui dans mon âme enfin venait d’éclore
L’avait seul embelli.

Hélas ! avec l’amour ont disparu ses charmes ;
Et sous ces grands sapins, au bord des lacs brumeux,
Je verrais se lever comme un fantôme en larmes
L’ombre des jours heureux.

Oui, pour moi tout est plein sur cette froide plage
De la présence chère et du regard aimé,
Plein de la voix connue et de la douce image
Dont j’eus le cœur charmé.

Comment pourrais-je encor, désolée et pieuse.
Par les mêmes sentiers traîner ce cœur meurtri,
Seule où nous étions deux, triste où j’étais joyeuse,
Pleurante où j’ai souri ?

Painswick. Glocestershire , août 1850.’

LA VIE, GRANDEUR ET DECADENCE par Françoise Lucca

 

La deuxième est Anna de Noailles (1876-1933). Anna Elisabeth Bibesco Bassaraba de Brancovan est de famille princière par son père qui fait partie des nobles roumains vivant à l’étranger des revenus de leurs immenses propriétés foncières. Sa mère, grecque, née à Constantinople d’une famille également ancienne et connue, est une pianiste de talent. Elevée dans un milieu privilégié et riche, étudiant avec des précepteurs particuliers, elle vit l’hiver à Paris et passe l’été dans leur propriété près d’Evian. Elle y découvre la nature avec émerveillement. Mariée -à 19 ans- avec le comte Mathieu de Noailles, parlant cinq langues, belle, élégante, spirituelle, elle attire dans son salon cosmopolite de l’avenue Hoche tout ce qui compte alors de célébrités littéraires, artistiques, scientifiques et politiques. Einstein et Clémenceau sollicitent de lui être présentés. Elle fascine Proust avec qui elle entretient une amitié de plusieurs années, jusqu’à la mort de celui-ci. Adulée, comblée d’honneurs et de décorations, elle est universellement reconnue pour son talent de poétesse et de romancière. Intarissable touche à tout, elle écrit même pour le magazine Vogue et, avec d’autres femmes de lettres, crée le prix Vie Heureuse, qui deviendra le prix Femina. En plus de ses poèmes et de ses romans, elle laisse une correspondance prodigieuse d’exaltation, de sincérité et d’humanité. Personnalité complexe, narcissique mais généreuse, aimant follement la vie, mais plus angoissée qu’elle ne veut le montrer, elle meurt à 56 ans, sans qu’on sache de quoi, en disant : « Je meurs de moi-même ». Complètement méconnue, dédaignée et oubliée pendant tout le XXè siècle, il faudra les nouveaux féminismes du XXIè pour qu’on la redécouvre.

Anna de NOAILLES 

Le Temps de vivre

Déjà la vie ardente incline vers le soir,
Respire ta jeunesse,
Le temps est court qui va de la vigne au pressoir,
De l’aube au jour qui baisse,

Garde ton âme ouverte aux parfums d’alentour,
Aux mouvements de l’onde,
Aime l’effort, l’espoir, l’orgueil, aime l’amour,
C’est la chose profonde ;

Combien s’en sont allés de tous les cœurs vivants
Au séjour solitaire
Sans avoir bu le miel ni respiré le vent
Des matins de la terre,

Combien s’en sont allés qui ce soir sont pareils
Aux racines des ronces,
Et qui n’ont pas goûté la vie où le soleil
Se déploie et s’enfonce.

Ils n’ont pas répandu les essences et l’or
Dont leurs mains étaient pleines,
Les voici maintenant dans cette ombre où l’on dort
Sans rêve et sans haleine ;

— Toi, vis, sois innombrable à force de désirs
De frissons et d’extase,
Penche sur les chemins où l’homme doit servir
Ton âme comme un vase,

Mêlé aux jeux des jours, presse contre ton sein
La vie âpre et farouche ;
Que la joie et l’amour chantent comme un essaim
D’abeilles sur ta bouche.

Et puis regarde fuir, sans regret ni tourment
Les rives infidèles,
Ayant donné ton cœur et ton consentement
À la nuit éternelle.

("Le Cœur innombrable") 

LA VIE, GRANDEUR ET DECADENCE par Françoise Lucca

La troisième est Esther Granek (1927-2016). Il doit être difficile de faire plus secret que la vie de cette femme. Née à Bruxelles dans une famille modeste et francophone dont on ne connaît que les noms et le courage, elle ne peut être scolarisée en raison des lois antijuives de l’Occupation. Sa famille se réfugie en France, dans les Pyrénées (Bagnères de Luchon, Haute-Garonne) mais sa mère et elle sont arrêtées et internées dans le camp de concentration pour femmes de Brens (Tarn). Elle n’a que 14 ans. Elles arrivent à s’en échapper avant la déportation à Auschwitz et parviennent à retourner à Bruxelles. Pendant quatre interminables années, Esther va vivre cachée et enfermée d’abord chez son oncle et sa tante -qui se retrouvera au Camp de rassemblement de Malines pour avoir refusé de la livrer. On ne sait ce qui est arrivé à sa famille mais ensuite Esther vit en recluse dans un ménage chrétien qui la fait passer pour sa fille. A la Libération, elle a 18 ans. On n’a aucun renseignement sur les années suivantes, jusqu’en 1956 où elle prend à l’ambassade de Belgique à Tel-Aviv des fonctions de secrétaire-comptable. Elle les occupera pendant 35 ans sans faire le moindre bruit. Elle est morte aussi discrètement qu’elle a vécu, à l'âge de 89 ans. Autodidacte par nécessité, elle se moque des modes et des conventions poétiques. Sous sa fantaisie et son humour très personnels, affleure parfois une douleur terrible… 

 

AH ! ces bonnes femmes, quelles bonnes femmes !!!! 

A première vue, tout les sépare : leur époque, leur milieu, leur façon de vivre.  

A part leur beauté : on a la chance d’avoir un portrait de Louise par Paul Merwart qui rend bien ses traits et son regard de statue romaine, plusieurs portraits d’Anna dans ses beaux atours de femme du monde et une photographie d’Esther et de ses grands yeux pleins de lumière. 

A part leur rencontre avec une souffrance qui tuera l’une et épargnera les deux autres mais ne les quittera plus. A part aussi leur audace et leur courage devant l’adversité… A part la Poésie qui nous les rend si proches…

 

Vous avez dit Un long fleuve tranquille ?

Note de la rédaction : si quelque lecteur de Bruxelles ou d’ailleurs a des renseignements fiables sur la vie d’Esther, nous sommes preneurs.

Esther Granek 

Ne te retourne pas

 

Sur le chemin où tu chemines
jour après jour, face au levant,
musardant ou ployant l’échine,
et parfois aux heures divines
cueillant la fleur et contemplant,
l’oeil attendri,
dans l’écrin de tes paumes unies
des étamines et des corolles
aux lignes rares, ou sages, ou folles,
sur ce chemin de tous les temps,
pour qu’en tes mains ouvertes en bol
où tu regardes en t’émouvant
ne se faufile, s’interposant,
l’image aux traits si dégrisants
des lendemains de fleurs d’antan,
ne te retourne pas

Sur le chemin qui se déroule
de par ton pas poussant ton pas
flanqué d’écarts un peu mabouls
dont tu te soûles
dès qu’ils sont parés d’une aura,
sur ce chemin où tu louvoies
à ton gré ou contre la houle
entre deux murs longeant ta voie,
sortes d’invisibles parois
tel un couloir à ciel ouvert
(bâbord, tribord semblant offerts)
sur ce chemin qui se déploie,
toi qui te crois libre et le clames,
fier d’un zigzag baptisé « choix »
et que tu choies comme on se came,
si tu ne te veux peine en l’âme,
ne te retourne pas.

 De la pensée aux mots, 1997

 

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R
Article fort interessant sur la vie et l'oeuvre de ces 3 poètes feminins..merci Françoise pour cet eclairage
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