Senez : conférence de Mathis Dupuis
26 Avril 2026 , Rédigé par verdon-info Publié dans #Canton de Barrême
Dans l’Infini, le Chant des Cathédrales
Par Françoise Lucca
Senez, ah ! Senez, la bien cachée ! pas d’indication routière au carrefour qui n’a de giratoire que le nom, pas de grand panneau touristique annonçant les mérites du lieu : le -très- petit panneau « Senez 0,5 km », au bord de la « route Napoléon », est tout seul et un peu de travers. Difficile de faire plus laconique. Il renseigne si vous venez de Barrême mais si vous venez de Castellane, vous ne voyez que son envers. Pas d’erreur en tout cas : nous sommes bien dans les ex-Basses Alpes, royaume des bouches cousues et des secrets bien gardés (comme je l’ai déjà écrit quelque part).
Evidemment, à notre vitesse (30km/h), nous le loupons et devons faire quelques kilomètres pour trouver un endroit sûr où faire demi-tour (la vallée de l’Asse est une provocation pour les amateurs de vitesse et ils s’y livrent volontiers à leur délire). A peine engagés sur le pont ancien, nous nous demandons avec inquiétude si ce chemin étroit est bien ouvert à la circulation d’autres moyens de transport que des charrettes et des mules… Intrépidement, nous faisons au pas la lieue qui nous sépare de l’agglomération, passons sous un éboulis terrifiant d’énormes blocs de grès et atterrissons …sur le parking du seul établissement hôtelier du coin, qui a belle allure (et bonne chère). Ouf.
En quelques dizaines de mètres et trois minutes, le tour du village est fait : il est large, aéré, délicieusement ombragé par d’innombrables arbres en fleur ; un étroit ruisseau cavale le long de la rue qui a bien l’air d’être « principale » ; quelques petits ponts et culs de sac herbeux... il faudrait que la « voie » arrête de rétrécir car, bientôt, même les ânes bâtés ne passeront plus. Au prix d’une marche arrière audacieuse qui nous cogne à un bloc de pierre carré posé sur le bord du chemin (qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? ah, il y a un fossé, juste derrière), nous revenons vers l’hôtel et là, AH ! surgit sur notre droite, entre des platanes taillés court, un haut fantôme grisâtre.
C’est la Cathédrale ! Elle est tout harnachée d’échafaudages, du pied au faîte. On distingue à peine ses dimensions imposantes. Mais elle n’en est que plus impressionnante. Dans ce décor rural resserré entre deux plateaux, entourée de maisons basses, assise sur une placette, on dirait presque qu’elle vient d’ailleurs, qu’elle a été parachutée là, une nuit d’hiver, alors que tous dormaient, sauf quelques bergers. Ce n’est pas une église de village, ni de bourg, ni même de petite ville. Son rôle de capitale épiscopale est comme une aura. Elle témoigne haut et fort : « Je survis d’un Passé, qui fut grand. Ceux qui m’ont bâtie sont morts depuis longtemps : les architectes oubliés des Ordres, les artisans de génie qui m’ont édifiée, les paysans et ouvriers qui, au long de plusieurs siècles, ont monté, avec à l’épaule des oiseaux aussi fragiles que leurs échelles, les lourdes lauzes puis les tuiles de mon toit, le tuf de mon haut clocher carré au flanc arrondi, et les femmes qui ont fait, aux champs, le travail de leurs hommes requis par les corvées. Mais ils sont là, ces humbles, si discrets qu’aucun n’a laissé son nom ou ses initiales, comme ce fut l’usage des compagnons, dans ce calcaire clair, si fragile qu’il claque au gel et s’effrite irrémédiablement. Regardez-moi et demandez-vous si votre siècle laissera quelque chose d’aussi grand que moi et ce que je représente ».
Humblement, nous passons son portail ogival, descendons les deux très hautes marches de son seuil et là, c’est l’extase : une seule nef, pure comme un jet d’eau, nue comme une fontaine, sans chapiteaux ni colonnes ni fresques, la coquille lisse de l’abside seulement décorée de ce que l’on nommera plus tard le « cordon cistercien ». Quel dénuement et quelle magnificence dans ce rude Roman (et pré-Roman) provençal, quand des hommes ont voulu que les pierres seules prient pour eux. Franchissant quelques degrés, nous arrivons au pied d’un autel, baroque mais de dimensions heureusement modestes, et découvrons les deux chapelles latérales. Dimensions parfaites. Accord parfait. Silence parfait.
Le Chant des Cathédrales comme il y a Celui des Sphères.
Quelques chaises, un projecteur, un écran. Une autre magie va commencer. Car nous avons été invités ici par un magicien qui, en deux heures, va nous faire voyager dans le temps. Cartes, schémas, dessins et photos à l‘appui, avec un talent fou, il va nous raconter comment l’architecture ecclésiale a suivi les traces de l’évangélisation primitive de la Provence depuis Marseille, puis des autres régions de la future France. Comment la gloire (aussi temporelle que spirituelle !) des Trois Evêchés de Digne, Embrun et Senez fut telle qu’on a donné leur nom à une montagne (ce qui est assez rare). Comment quelques indices - et beaucoup de hasard et de chance ! - ont amené la découverte récente, sous l’édifice médiéval, d’une église extrêmement ancienne, datable probablement fin IVème/ Vème siècles de notre ère, d’une rareté telle que l’on peut les compter en Europe sur les doigts d’une main… Avec quelle admiration ses compagnons et lui ont dégagé un escalier à vis d’une lisse perfection, comme il n’en existe que quelques exemplaires. Comment ses recherches fascinées ont permis de retrouver les traces d’un cimetière et d’autres bâtiments, dont ceux destinés à abriter les chanoines de la cathédrale qui suivaient la règle de saint Augustin. Combien de trouvailles exceptionnelles ce site jusque-là étudié par les historiens va révéler aux archéologues. Nous suivons ses explications et ses hypothèses avec une même fascination, au point d’oublier l’air glacé qui monte des dalles de pierre et fond sur nous depuis la haute voûte comme l’aiglo sur le lapin. Nous grelottons de froid malgré nos doudounes mais d’excitation aussi au point que, lorsque son brillant exposé a pris fin, nous entourons encore l’orateur avec nos innombrables questions.
Merci à Mathias Dupuis, à la mairie de Senez, à l’association des amis de la cathédrale, aux habitants de Senez et à ses hôteliers, pour la découverte de cette merveille, inattendue, inoubliable.
Ndlr : titre de la conférence du 25 avril à Senez : Les origines de Senez : à la recherche des premières cathédrales de Provence. Mathias Dupuis est ancien chef du service départemental d’archéologie des Alpes de Haute-Provence, aujourd’hui directeur de l’archéologie pour le service territorial de Chartres Métropole.
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