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Françoise Lucca : La chapelle de Robion

27 Novembre 2025 , Rédigé par verdon-info Publié dans #Robion

Françoise Lucca : La chapelle de Robion
Françoise Lucca : La chapelle de Robion
Françoise Lucca : La chapelle de Robion
Françoise Lucca : La chapelle de Robion

Grands mystères, petites énigmes, questions sans réponses.

La chapelle de Robion

Cette chapelle, quel mystère… Elle serait consacrée à saint Thyrse, sans que l’on sache au juste s’il s’agit de celui de Smyrne dit d’Autun, mort à Saulieu (Morvan, Côte d’Or) en 177/178, ou de celui de Césarée, mort à Apollonie (Phrygie) en 251, tous deux originaires d’Asie mineure et martyrs. Une partie de leurs reliques ayant été déplacée, plusieurs bâtiments leur ont été consacrés en Provence et en Bourgogne, et jusqu’en Espagne. Une petite église Saint Thyrse existait à Sisteron bien avant que soit construite, aux XIIè-XIIIè, la cathédrale dite des Pommiers, qui porte encore son nom.

 Notre chapelle est -très probablement- du Xème siècle. Construite sur le trajet d’une voie romaine, dans un lieu isolé et sauvage, au sommet d’un col venteux et glacial à faire claquer ses pierres, ses dimensions réduites surprennent, d’autant qu’elle est accompagnée d’un clocher-tour d’une hauteur impressionnante et presque disproportionnée. Elle est de style roman provençal, certes mais d’une facture plutôt rustique. Venue de la nuit des temps, une légende locale tenace veut que, en ce lieu austère, ait vécu une femme dont on ne sait rien sinon qu’elle était d’une vertu si ferme qu’à sa mort, on l’honora du nom de sainte, sans qu’elle fût jamais reconnue par aucune église ni inscrite à aucun martyrologe. L’allure féminine de ce prénom si peu usuel « Thyrse » fut favorable à cette tradition et « Sainte Thyrse »* a été en ce lieu l’objet d’une dévotion populaire quasiment clandestine pendant onze siècles. 

Lorsque nous allions lui rendre visite par la petite route qui mène de Castellane à Comps, nous devions nous repérer à un groupe de trois arbustes bien serrés, car la chapelle était invisible, cachée par sa forêt de pins sylvestres. Il suffisait d’en faire le tour dans la pierraille, de pousser une vieille porte en bois toute gauchie qui frottait par terre, tout juste bonne pour une étable, et on entrait dans sa nef minuscule. Vide, à part un autel fait d’une seule grosse pierre plate, dénuée de tout ornement, étoffe ou meuble, propre et visiblement entretenue, le sol de terre et de cailloux étouffant tout bruit, elle était très haute, très claire, très fraîche et très silencieuse. Sur l’autel nu, trois fleurs épanouies, parfois une branchette verte avec un fruit, une noix. Offrande anonyme, simplette, toujours récente, toujours renouvelée.

 Étrangement, on y restait sans rien dire, comme absorbé par une atmosphère douce et discrète. On avait l’impression d’être dans une pièce intime d’où l’occupant habituel venait de s’absenter mais allait « revenir tout de suite ». On l’attendait en guettant le bruit de ses pas. Quel mystère, cette présence invisible. La prière venait parfois à nos lèvres, parfois pas. Mais on était si bien, si tranquille. Il fallait s’arracher à cette plénitude, à cette fascination heureuse.   

On sortait enfin, dans le soleil qui semblait incongru, et on pénétrait dans l’étroit cimetière, fermé d’une murette. Tombes effacées, noyées d’herbe et de folles graminées, sans dalle, sans inscription, sans fleurs, beaucoup sans même une croix, certaines encore entourées d’un berceau métallique rouillé, d’autres réduites à des tumulus.  Parmi les tombes d’enfants, nombreuses, celle d’un garçonnet au nom très étranger à notre région. Qui était-il, de quel pays lointain venait il ?  qui l’avait laissé là, dans cette terre si éloignée des siens, sous la protection de la sainte peut-être ? Une tombe d’enfant est toujours terriblement émouvante. Celle-ci l’était particulièrement.

En tournant le dos à la route, par un aimable chemin tapissé d’aiguilles, on atteignait le village et sa belle fontaine sculptée à l’eau abondante et claire. Notre soif apaisée, nous levions le regard vers la falaise abrupte nous faisant face à quelque distance. Un autre ermite, peut-être Trophime dit d’Arles  - un homme celui-là, et saint certifié, même s’il est peu connu -, a occupé longtemps la grotte qui se creuse à une hauteur impossible (peut-être pendant les poursuites de l’empereur romain Dèce, vers 250).  Mais par où y parvenir ? Même à la Sainte Baume, près de Marseille, il y avait au moins une trace dans la roche, un sentier périlleux mais on pouvait accéder à la grande caverne où vécut trente ans cette autre sainte mystérieuse : Myriam de Magdala dite Marie Madeleine.  A Roubion, comment atteindre ce trou de guêpe dans cette paroi verticale ? Notre sainte sans visage et sans nom y a-t-elle vécu ? comment a-t-on conservé sa mémoire ? la population de ce hameau l’a-t-elle nourrie, abreuvée ? à quelle époque, quelque part entre le Ier et le Xè siècle ?  Trophime et elle se sont-ils croisés, se sont-ils soutenus mutuellement, comme Maximin et Marie Madeleine ? Nous n’avons jamais cherché à le savoir : parfois les questions sont plus belles que la vérité historique. 

D’ailleurs, qu’est-elle ? L’Histoire, en définitive, ne fait que compiler et recouper les témoignages d’hommes et de femmes comme nous, sur des faits dont ils ont été témoins ou qui leur ont été rapportés. Avec quelle marge d’erreur ? Avec quelle proportion d’oublis, de déformations, volontaires ou non ? Quant au silence…

  • Curieux, ce lapsus de clavier dans l’article que la mairie de Castellane a consacré à la chapelle. « Sainte Thyrse » vit-elle toujours chez nous ?
  • Note : les photos sont récentes. Il semble que la chapelle ait servi de dépotoir. Du temps de notre histoire, elle était totalement vide. Sauf l’autel nu et les fleurs fraîches.

Françoise Lucca

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