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Page littéraire : Analyse du poème « La femme noire » de Léopold Sédar Senghor

8 Octobre 2020 , Rédigé par verdon-info Publié dans #Image et poésie

Analyse du poème « La femme noire » de Léopold Sédar Senghor

Présentation

Une petite présentation s’impose, si tout le monde connaît le nom de Léopold Sédar Senghor peu savent les détails de son œuvre et de sa vie. Léopold Senghor né au Sénégal en 1906, diplômé de l’Ecole Normale Supérieure à Paris, prof de lettres et homme d’Etat, possède la double culture sénégalaise et française, il incarne à la fois l’acceptation de la négritude et la célébration de la langue française. Comme Aimé Césaire (homme politique et littéraire de Martinique) qui la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. » Tous deux anticolonialistes défendant un concept prônant l'identité noire et sa culture ont eu le même parcours et la même double culture.

Député puis ministre en France, prisonnier de guerre, puis premier président de la république du Sénégal, (de 1960 à 1981), Senghor a composé la plupart de ses poèmes pendant ses 2 années de détention. Après avoir été désigné Prince des poètes en 1978, il est élu à l'Académie française en 1983.

Léopold Senghor est un être d’exception, très brillant, qui n’a pas été épargné par la vie (il a perdu 2 de ses fils dans des accidents). Il a transformé ces épreuves en résilience et chacun de ses vers transmet une émotion vibrante.

Sa poésie très musicale et très rythmée, qui ressemble aux incantations de son Afrique natale, célèbre l'espoir d’une civilisation universelle, qui abolirait les différences au profit d’un métissage culturel. Arrive-t-il à ses fins ? De quelle façon atteint-il son but ? Cet idéal était-il utopique ?

Le poème
Texte du poème Femme noire

Femme noire

 

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l'Eté et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fait lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée

Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or ronge ta peau qui se moire

A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d'ombre


Gauguin - Manao tupapau - 1892 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout un symbole

 

Ce poème résume à lui seul tous ces idéaux humanistes. Ce qui frappe dans la poésie de Senghor en général, c’est la richesse des symboles et le fourmillement d’analogies, de métaphores. Richesse de la forme et richesse du fond, qui pourraient prêter à une analyse complexe de façon approfondie.  Ce poème bien qu’étant écrit en vers libres, possède une musicalité surtout due au « refrain » : « femme nue, femme noire, femme obscure » … mais pas seulement. Grâce à un rythme martelé, incantatoire, (qui évoque le tamtam, symbole de ralliement, de cohésion sociale entre les vivants et avec les esprits.) il scande la beauté, l’amour, la terre africaine. Je donnerai juste quelques exemples de cet art de la musique : L’allitération en T donne le tempo du tamtam, (« Tamtam sculpté, tamtam tendu », « Ta voix grave de contralto ») mais l’effet de chant lui, est aussi donné par les nombreuses allitérations M/N qui évoquent le murmure, la musique en même temps que la féminité et la douceur (« mains », « midi », « promise », « mûr », « ferme ») – C’est un hymne à la femme noire, et à la femme dans sa globalité : mère, nourrice, amante, épouse. A la douceur (huile »), on peut ajouter la beauté et la grâce : (métaphore de la « gazelle » : « légère, musclée, aérienne », renforcée par : « gazelle ; céleste ; perle »). 

A noter l’évocation de tous les sens : le toucher (« la douceur de tes mains »), la vue (« ta couleur », « ombre » « soleils », « étoiles »), le goût (« fruit mûr », « vin ») et surtout l’ouïe (« tamtam », « voix grave », « contre alto » *, « je chante »)

De nombreuses métaphores font que ce poème représente à la fois, la femme, la mère et l’Afrique, donc la terre nourricière. Les termes ne laissent place à aucune équivoque (« gazelle », « Mali »). Au-delà de l’allégorie de la féminité on retrouve la symbolique du pays natal. Je dirais même que c’est l’Afrique elle-même qui est personnifiée dans cette femme noire : « nue ; belle ; obscure, mystérieuse ». Elle est à la fois obscurité et lumière. (Jeux de lumière : « A l'ombre [...] s'éclaire »... ) On retrouve ces champs lexicaux de l'ombre et de la lumière dans tout le poème (« Soleils », « été », « noir »…), soulignant la complexité de la femme, la diversité de l’Afrique, toute en contrastes.
A noter également les références bibliques : « Eternel », « spirituel », « Terre promise ». Moïse découvre la terre promise : isolée, lointaine et aride mais pourtant pleine d’espérance.
Ces métaphores mystiques donnent une touche émotionnelle supplémentaire.

A ces nombreux symboles on peut ajouter la pérennité, car si la femme fane, (« ta beauté qui passe ») et meurt (« cendres »), elle est à la source de la vie et la culture et la tradition africaine restent. A noter l’emploi du mot « racines » qui fait sens dans plusieurs directions à la fois, il traduit en même temps la fin de l’existence humaine dans la terre et l’ancrage du pays dans l’éternité. Pour Senghor, c’est l’écriture qui permet de fixer l’existence et la beauté dans l’immortalité :
« La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? »


Conclusion

   Moi qui suis une inconditionnelle de Baudelaire, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec ses propres hymnes à la femme, jugez-en : Senghor : « A l‘ombre de ta chevelure » ;   Baudelaire : « Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde », « Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues » (dans « La chevelure ») ;
et dans « A une passante » 

« Un éclair... puis la nuit ! - Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ? « »

Comme Baudelaire a immortalisé la féminité, Senghor a voulu immortaliser la femme noire. On peut le rapprocher également d’Aragon : 

Les Yeux d’Elsa « Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés 
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire ».

 Et rappelons-nous le fameux « La femme est l’avenir de l’homme » immortalisé par Jean Ferrat.

La poésie de Senghor désire la revalorisation d’une Afrique dépossédée de sa langue et de son histoire par la colonisation blanche. Son nom, comme celui de Césaire, restera lié non seulement à l’acceptation de la négritude mais à sa sublimation. Pour considérer la poésie de Senghor on ne peut donc dissocier le poète de l’homme politique et public. Son écriture sur le sujet de la négritude évolue depuis la prise en compte de la culture noire en elle-même, vers un idéal plus large : l’avènement d'une « Civilisation de l'Universel », un univers métis. Ce en quoi on peut dire qu’il a réussi : les artistes noirs tiennent une place de choix dans de nombreux domaines ; même si dans l’absolu et dans la réalité des faits sur la terre de ses ancêtres et dans le monde, il y a encore beaucoup de progrès à faire.

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Autres poèmes de Senghor à rapprocher de « Femme noire »

 

(Renvoi aux astres, aux bijoux, aux yeux, au Mali…)

Tu as laissé glisser sur moi
L’amitié d’un rayon de lune.
Et tu m’as souri doucement,
Plage au matin éclose en galets blancs.
Elle règle sur mon souvenir, ta peau olive
Où Soleil et Terre se fiancent.
Et ta démarche mélodie
Et tes finesses de bijou sénégalais,
Et ton altière majesté de pyramide,
Princesse !
Dont les yeux chantent la nostalgie
Des splendeurs du Mali sous les sables ensevelies.

Autre poème de Senghor dans un registre différent, qui traite de la négritude sur le ton de l’humour. Je l’avais appris à mes élèves :

Quand je suis né, j'étais noir,
Quand j'ai grandi, j'étais noir,
Quand je suis au soleil, je suis noir,
Quand je suis malade, je suis noir,
Quand je mourrai, je serai noir.

Tandis que toi, homme blanc,
Quand tu es né, tu étais rose,
Quand tu as grandi, tu étais blanc,
Quand tu vas au soleil, tu es rouge,
Quand tu as froid, tu es bleu,
Quand tu as peur, tu es vert,
Quand tu es malade, tu es jaune,
Quand tu mourras, tu seras gris.

Alors, de nous deux,
Qui est l'homme de couleur ?

 

*Le contre alto est la voix la plus basse chez les femmes (puis mezzo -soprano  voix intermédiaire et soprano la voix la plus haute)

 

 

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