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Actualites locales Moyen et Haut Verdon...

Barrême : ‘’Les Allemands en Provence’’ Au travers de la distillerie de lavande

2 Octobre 2019 , Rédigé par verdon-info Publié dans #Canton de Barrême

Barrême  : ‘’Les Allemands en Provence’’ Au travers de la distillerie de lavande

Article publié en Mai 1913 dans ‘’ Les Marches de l'Est : recueil trimestriel de littérature, d'art et d'histoire’’. 

( 3 Août 1914 : début de la Grande Guerre) 

 

Sur tout le territoire français ou nous signale l'invasion méthodique des Allemands. Ils s'emparent lentement de nos ports, de nos mines, de nos usines et de nos fermes, de nos banques et de nos

maisons de commerce; on signale leur activité dans l'Est, dans l'Ouest, à Bordeaux et à Nice.

Voici sur l'invasion des Allemands en Provence un article très intéressant que publie M. Joannon-Provence, directeur des Quatre-Dauphins.

Les usines Schimmel de MilUz-Leipzig. distillerie de lavande, menthe, feuille de Cyprès, à Barrême (Basses-Alpes) et Sault (Vaucluse).

Depuis des mois, une partie de la presse s'occupe de l'envahissement de Paris, Corbeil, la Normandie, la Lorraine par l'industrie allemande.

Cette campagne vivement menée a sans doute intéressé le public français mais nous l'avons constaté en Provence, une grande partie de la population reste indifférente aux récits de cette incursion. Il nous semble que pour la bien faire sentir, il faut dire à chaque habitant d'une province ce que l'envahisseur allemand fait dans sa province. Ce que l'on a fait pour la Lorraine et la Normandie, nous le commençons, les premiers dans la presse provençale pour la Provence.

A cette heure notre magnifique province se voit progressivement envahir par les allemands. Quelque jour, je mènerai mes lecteurs au marché de Chàteaurenard, ou dans les hôtels de la Provence maritime. Aujourd'hui, par ce frais matin d'automne, qu'ils montent avec moi au flanc de nos Alpes provençales. Ja les veux conduire à Barrême chez MM. Schimmel una Compagnia, sujets allemands, distillateurs à Miltiz-Leipzig.

Notre voiture est partie de Digne aux premières heures du jour il fait frais sur la route blanche le soleil descend frêle dans l'étroite vallée nous traversons les dues de Cahrières si resserrées qu'il a fallu gagner la route sur le fleuve et nous nous dirigeons vers Barrême, longeant sans cesse la voie du Chemin de fer du Sud-France (ligne Digne-Nice). Les hautes montagnes bombent leurs flancs pelés, aux premiers rayons du soleil. Je regarde ces chaînes brûlées et je songe à la* sueur et à la peine de nos lavandières qui y cueillirent l'aspic et la lavande au grand soleil d'août.

Nous passons l'Asse sur un pont, Barrême est à gauche voici la gare à droite nous y montons. A la coquette gare nous comptions demander où se trouve l'usine allemande qu'on nous avait dit proche. Cela est bien inutile. A vingl-cinq mèlres de la gare, une vaste usine à plusieurs corps de bâtiments scintille. Nous regardons, grande cheminée au fond et à droite, vastes hangars, laboratoire, logements. Mais ce qui nous crève les yeux, ce qui nous frappe le plus, ce qui me pénètre dans le cœur, c'est au-dessus de l'inscription suivante au haut de l'usine

Distillerie Succursale SCHIMMEL AND C Miltiz-Leipzig

dominant ce témoignage écrit de l'envahissement allemand, dominant la campagne provençale, narguant la gare et les montagnes, noir, sur un fond blanc, cimenté, un casque à pointe I On peut arriver devant cette usine avec des sentiments divers, croire à des exagérarations de la presse conservatrice ou du Matin, se rappeler Gœthe et Wagner tout tout cela tombe devant ce casque à pointe, symbole palpable de l'envahissement allemand. Mon émotion calmée, je franchis les vingt-cinq mètres (1) qui séparent la gare de l'usine.

Je pénètre dans le premier bâtiment, c'est une grande pièce contenant seize réservoirs de forte contenance. Bien entendu, ils sont de marque allemande. Tout l'est d'ailleurs dans cette usine. Ainsi, penchons-nous sur cette machine; je lis Ernst Hertel.Lipt. Lindenau.

Je quitte ce bâtiment qui a déjà trois ans et je pénètre dans un autre tout à fait neuf. C'est là qu'on vient d'installer les nouvelles chaudières : la présence d'ouvriers bizarres m'empêche de noter les marques des instruments mais j'y ai lu des noms allemands.

Derrière, triomphale, narquoise, dominant le clocher, lançant son mépris noirâtre au bleu de notre ciel, une cheminée géante fuse. Je passe sur de grandes étendues de tiges de lavande desséchées, côtoie des puits et je pénètre dans le Laboratoire.

C'est là mieux qu'ailleurs que nous sentons l'envahissement. Tous les flacons ont des étiquettes écrites en langue allemande. Voici un instrument dc précision. Je me penche. Je lis SartoriuS'Gœtlingen.

Ah 1 comme dans ce laboratoire où à cette heure on combine une étrange mixture, je me sens éloigné des bons distillateurs de mon enfance. Au Plan d'Aups, à Nans, le laboratoire était la bonne terre au soleil. Ici, dans une pièce aux volets toujours clos, des chimistes dosent, tentent, combinent, pour produire une essence artificielle le tout pour la plus grand bénéfice des Schimmel, sujets de Guillaume Il.

Mais me direz-vous, pourquoi les gens de Barrême qui j'en suis sûr, sont de bons provençaux, vendent-ils la lavande aux Allemands, au lieu de la vendre aux distillateurs locaux ?

Vous ignorez donc, brave lecteur, que de distillateurs locaux, il n'en est plus à Barrême. Les Allemands les ont tués. Et pour le faire, Ils ont eu un procédé très simple. A leur arrivée, la lavande se vendait de 12 à 16 francs les 100 kilos ils l'ont immédiatement achetée 20 francs. Les récoltants fort honnêtes gens, mais pauvres habitants de nos pauvres Alpes, ont préféré, la mort dans le cœur, la vendre aux étrangers offrant un gros prix. Les distillateurs locaux ne trouvant plus de récoltants ont dû cesser leur travail, à demi ruinés. Dès lors, les Allemands ont acheté la lavande à des prix dérisoires, 5 et 6 francs, dit-on. La population outrée dit aux distillateurs locaux de reprendre leur travail on leur vendrait désormais les lavandes aux anciens prix de 12 à 16 francs. Ils reprennent. Les Allemands relèvent les prix jusqu'à 20 et 25 francs. Les récoltants leur vendent de nouveau leurs cueillettes. Les distillateurs locaux doivent cesser une fois de plus une impossible industrie, complètement ruinés. Les Allemands remettent des taux dérisoires. Las et ruinés, les distillateurs locaux n'osent reprendre une lutte aussi inégale.

Tels sont, m'ont assuré les plus notables habitants du pays, les procédés employés parles industriels allemands.

Je dois à la vérité de dire que cette année, les Allemands ont du relever les prix si dérisoirement abaissés par eux la cause n'en est nullement à un bon mouvement de leur part elle vient de l'arrivée des distillateurs Grassois qui avaient installé quelques alambics en plein air (2). Mais la venue des Grassois n'est que facultative ils ne s'installent Qu'avec des campements de fortune et seulement lorsque la consommation l'exige. Tandis que les Schimme ont une considérable expansion en Allemagne ce qui les a poussés à construire en Provence une si importante usine.

Si les Allemands ont ainsi tué les distillateurs de Barrême, Senez, Norante, l'Alpe provençale les a empêchés en certains points de réussir. Le passage difficile du col du Labouret les a par exemple exemple forcés à laisser vivre les distillateurs de Barles. Ils n'ont pas pour cela lâché prise leurs agents seraient allés trouver les distillateurs de Barles et leur ont dit qu'ils ne les laisseraient vivre l'an prochain que s'ils leur vendaient des essences.

On sait ce qu'au laboratoire Schimmel on en a fait par la suite. La peur du casque à pointe fera, je le crains, capituler les plus rebelles et pleurant eux aussi, ils vendront aux distillateurs de Leipzig, le fruit de leur travail.

Les faits que je rapporte sur Barrême se sont reproduits de même façon à Sault (Vaucluse, arrondissement d'Apt) mais nous nous trouvons en face d'une usine beaucoup moins importante, une ferme aménagée, et où l'on ne distille qu'aux mois d'été alors qu'à Barrême on travaillait ces dernières années 7 à 8 mois et cette année probablement tous les mois.

Dès la fin de la distillation de la lavande, l'usine de Barrême a distillé de la menthe. La menthe finie, on commence à y distiller la feuille de cyprès et là le bénéfice doit être fort grand, car les Schimmel grèvent leurs matériaux de frais de transports considérables, la Haute-Provence ne possédant de cyprès qu'en ses limites avec la Basse-Provence.

Lavandières aux seins brunis, à la peau tannée par le cuisant soleil des étés provençaux, votre sueur et votre peine vont enrichir des Schimmel, vont aider à parfumer les grasses gorges des Allemandes.

Et vous, menthes des collines de Barrême, menthes fraîches et vertes où bourdonne l'abeille, et cascade la sauterelle, vous allez rafraîchir la bouche du professer Kaataschké.

Grands cyprès qui virent Marius écraser les hordes germaniques, vous qui chantez près de nos mas et dans la Crau, cyprès qui étendez une ombre reposante sur la cendre de nos morts, vous allez fortifier la vie des germains.

Cette triste méditation que je fis, assis au pied d'un blanc peuplier, les habitants de Barrême la font, eux aussi. Seule la faim leur fait vendre aux Schimmel. La perspicacité de nos alpins ne va pas pourtant jusqu'à comprendre le remède. II es! Sûr : c'est le syndicat. Hélas la politique a fait beaucoup de mal aux syndicats de nos régions . Syndicats confessionnels et syndicats politiques divisent malheureusement nos pauvres compatriotes. Il faudrait que dans une action commune pour un but commun, ils unissent leurs efforts.

Si nos Assemblées régionales avaient des pouvoirs plus étendus, elles pourraient utilement s'intéresser â la solution de cette importante question.

Régionalisme, syndicalisme, les deux termes de ma foi sociale, et que devraient comprendre mes compatriotes de Barrême.

Je ne crois pas qu'après les faits énoncés, on puisse nier que les Allemands ne se soient néfastement introduits en Provence.

Par de nouveaux articles documentés, je compléterai mon exposé.

Je tiens cependant à déclarer que ce n'est pas une campagne politique que j'entame ici. C'est une campagne purement provençale. Si dans ce Marseille que nous désirons port-franc, des étrangers augmentent notre prospérité, surveillons-les, et laissons-les agir. Mais lorsque étrangers et allemands ils s'attaquent à une industrie nationale (distillerie de la lavande), qu'ils ruinent des familles provençales (distillateurs locaux), qu'ils sapent les arbres de nos morts, réalisons la belle union magnifiquement réussie pour la défense des Saintes-Maries-de-la-Mer et défendons nos richesses matérielles comme nous avons défendu nos richesses morales.

(1) Je souligne cette distance pour ceux qui pensent à un envahissement non seulement économique, mais stratégique.

(2) L'un pittoresque à souhait et traditionnel, face au vieil évêché de Sénez.

Marcel Provence

 

Marcel Joannon, dit Marcel Provence, 1892-1951, Arrière petit-fils du docteur Arnaud (un des membres fondateurs de la Société Savante de 1808), Marcel Joannon prend le pseudonyme de "Provence" à 19 ans. Passionné de culture provençale et homme de communication, il a exploré quasiment toutes les facettes du patrimoine multipliant actions et créations: création de théâtres de plein air dans différentes villes de Provence , achat et sauvegarde de l'atelier de Cézanne (1921), fondation de la première société Paul Cézanne (1923) ; relance de l' Industrie Faïencière à Moustiers ….. L'œuvre de Marcel Provence est intimement liée au terroir provençal et à ses nombreux travaux personnels de conservation du patrimoine culturel et architectural de Provence.

 

 

Fernand Blanquet 

 

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